L'espace d'un instant

Publié le par gribouille

L'espace d'un instant

Quand je suis arrivée sur les lieux, un homme s'en échappait. ah ? me suis-je dit. 

Au début je n'ai pas vu grand chose, tout était plongé dans le noir. Au milieu de la piste, des chaises face à un grand écran, et apparemment des gens les occupaient. Je dis apparemment car j'ai cru l'espace d'un instant (n'est-ce pas extraordinaire que cet espace qui s'ouvre pour contenir le temps, s'en faire l'écrin insusceptible de corruption, du temps pur laissé ainsi à la fantasmagorie) que des mannequins dépareillés y avaient été installés pour faire comme si, pour jouer.

Mais des gens, presque vivants , et du jeu, il y en aura en effet.

Ainsi qu'une drôle d'ambiance. Quelques danseurs, clairsemés, et au milieu courant sans cesse, le maitre des lieux, the master of the game, dirigeant tout ce petit monde, avec une énergie folle qui tranchait avec la morosité des danseurs.

Un moment, plus long que l'espace d'un instant, le temps d'une musique, le maestro pris d'inspiration, a joué les sapins de noël, il s'est enroulé dans une guirlande lumineuse, et a posé, là, en bordure de piste, son corps en leds offert à nos rires.

Extraordinaire.

Il a ouvert le bal avec une chorégraphie.

Il a chanté aussi.

Il a fait des annonces.

Il a présenté l'orchestre.

Car il y avait un orchestre.

Il a projeté des diaporamas.

A fait son show.

Bravo l'artiste !

J'ai trouvé ça un peu triste qu'il y ait aussi peu de monde, alors que vraiment tout était réuni pour faire de cette soirée quelque chose d'autre, l'espace d'une soirée, un temps autre. Alors que notre hôte se démenait comme un fou. Fou ? D'une folie raisonnable, pour rendre le monde pétillant et moins guindé.

Sans doute aurais-je aimé moi aussi pouvoir revêtir cette guirlande de lumière et tourner sur la piste, réveiller et éclairer ainsi les esprits. Certifiée spirituellement atteinte.

Je garde ainsi l'image de l'homme-croix porteur de lumière.

Mais aussi. Autre point lumineux, fluorescent peut-être. La douceur d'un danseur, ou tendresse, ou autre chose, que je ne nommerais pas, par peur d'un mot trop simplificateur, autre chose, délicieusement ambiguë. Et n'est-ce pas là, dans la caresse furtive d'une nuque, dans le ballet pudique de mains qui ne peuvent s'empêcher de toucher, - de donner corps à l'autre, - que réside aussi le charme d'une danse à deux, - son aura innervée de sensualité.

Et ce n'est pas sans précautions que je m'exprime, car nous sommes nous autres êtres humains, des êtres bien fragiles, prêts à succomber à la moindre illusion.

A tel point que, dehors, saisie par le froid, j'ai eu la nette impression que tout, ou presque tout, n'avait été que décor, que l'homme-lumière et ses fantoches neurasthéniques n'avaient été que de simples figurants de mon espace d'un soir. Que tout finalement avait été créé par quelque esprit facétieux et illusionniste pour permettre à ces deux corps de se rencontrer, à ces quatre mains de jouer ensemble, sans que rien pourtant ne m'assure que quelque chose ait eu vraiment lieu.

Car je ne suis qu'une illusion, et que le monde est à mon image.


 


 

 

Publié dans bribes électives

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Carlos Di Sarli 22/02/2019 22:50

Gribouille vous n'êtes pas une illusion, vous êtes belle et bien réelle , en effet je connais cette endroit, tout droit sorti d'un rêve , mais qui, par le manque de danseurs (ses) et surtout par le manque de complicité de ces derniers, créé cette atmosphere étrange, toujours sur le fil du rasoir...

gribouille 26/02/2019 11:06

Que les grands du tango descendent de l'empyrée pour venir commenter mon blog et partager leurs expériences, voilà qui me fait plaisir. :)