Je n'en ferai pas toute une histoire...

Publié le par gribouille

THP, samedi 10 novembre, salle Colonne


 

De soirées en soirées, quelques impressions, vagues mais délicieuses, ou plutôt  est-ce leur caractère imprécis  qui est cause de leur préciosité. Que saisissons nous des autres, lorsque peu est dit. Que reste-t-il d'eux lorsque la Cumparsita a clos le bal et qu'elle nous accompagne sur le quai d'une station de métro ?

Certains êtres gardent une part de mystère, c'est leur charme. Ils recèlent de la sorte des fictions possibles. 

Ainsi d'un regard qui surplombe et croise le mien régulièrement, sans que je ne sois assurée qu'il me voie réellement, mais y croyant malgré tout, m'en étonnant presque, il est là scrutateur, pupille ouverte sur  la piste pour en saisir  l'incessante fluctuation ; ainsi de la délicatesse d'un autre danseur, derrière la queue de cheval  duquel  ma main va se nicher, confiante et amicale, deux fragilités accordées le temps d'une tenda, à moins que je ne projette mon hypersensibilité sur lui, faisant de lui autre chose qu'il n'est, lui offrant ainsi un rôle à ma mesure ; ou  le sourire communicatif d'un autre encore , et qui doit bien cacher quelque fêlure, un sourire qui m'est  assurément et sans conteste réservé, tant il m'est aisé d'occulter, dans la pénombre des milongas, sa manière de sourire aux autres  ; ou encore un visage mélancolique et silencieux comme sorti d'un film de Miyazaki, dans l'expectative de quelque chose, peut-être de l'âme sœur ; le pull en cachemire noir d'un tel qui doit bien par cette maille  recouvrir quelque chose, quel secret d'un cœur frileux  ? à moins que ce ne soit qu'un piège pour faire fondre les danseuses ? ou l'élégance un brin désuète mais combien charmante d'un autre, la fleur à la boutonnière, - et d'autres encore.

Et ceux qui ne laissent pas de traces.

La réalité certes peut rompre le charme. J'ai dernièrement retrouvé un carnet dans lequel j'avais noté une petite biographie inventée pour un danseur rencontré dans une milonga. J'avais fait de lui un chauffeur de bus, déniaisé tardivement dans un bordel,  qui était passé de la vie avec maman à la vie avec mamoune (c'était le surnom de sa belle) trouvant dans sa milonga dominicale de quoi nourrir ses fantasmes, agrémenter son quotidien morne. Puis il me rencontrait et c'était la flamme, l'oisillon devenait aigle. Je pensais lui offrir cette courte bio au dos d'une carte de visite. Je voulais me faire remarquer, m'amuser quoi. Mais la réalité est venue couper les ailes à l'oisillon qui s'est avéré être encore plus ennuyeux que la vie que je lui avais inventée.

Bref, le tango c'est ça aussi : des histoires qu'on se raconte...Les chansons en sont pleines.

 

Publié dans bribes électives

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Alain 12/11/2018 22:19

J'aime beaucoup la petite biographie pour un danseur rencontré dans une milonga. Tu peux en faire toute une histoire.
Certains êtres, écris-tu, conservent "une part de mystère". Tu en tires des fictions possibles. J'ai envie de te dire: "continue !" et partage.