Non ?

Publié le par gribouille

Rêve 1, encre sur feuille, 50x60, 2017

De nouveau dans ses bras, si on peut dire dans ses bras, du bout des mains, comme la veille, au même endroit. N'est-on jamais rentré chez nous ? est-ce la même soirée qui se répète ? Même pas le gout du déjà vu, mais de l'usé, avec, amère, piquante, la sensation d'être enfermé dans la ronde. Piégé. Fait comme des rats. On nous a jetés là, dans la rondeur d'un monde plein, une réalité riche. De quoi se réjouir. Mais la réalité est désespérément--. Parfois. Tout juste si elle retient l'intérêt. A un fil. Un chouia et c'est l'abîme.  Et pourtant. Autour. Des corps durs. Réels. Dans la danse, l'Autre, une réalité. Il tire la tronche car je ne danse qu'en abrazo ouvert  avec lui. Ce n'est pas du tango, me dit-il. Mais je ne peux pas. Trop grand. Il y a un truc qui fonctionne pas, pas envie de me coller.  L'abrazo. On ne le trouve pas toujours. Celui qui fait de deux un, celui qui rend la danse facile, évidente. Comme un sentiment. L'amour qui éclaire tout. Dévoile et porte, fait de la réalité un don. Là, tout est sec. Ouvert, je préfère, je ne veux pas d'un corps à corps où mon corps ne soit pas heureux. Lui,  mon corps, compagnon à ménager, enveloppe d'emprunt pour âme en déshérence dans le fouillis du monde. Je ne l'ai pas choisi, mais je le soigne, ne le chosifie pas, le cajole, ne le bride pas, pas dans un abrazo fermé où il se tiendrait étriqué, l'Autre, contre, celui avec lequel je me bats pour trouver un équilibre, l'Autre, peut-être cannibale, potentiellement anthropophage, je vois dessinée en ses bras enlaçant l'ombre du carnassier, prêt à mordre, à planter sa volonté en ma tendreté, ma chair qui se rétracte, l'Autre prêt  à la faire sienne, l'incorporer en son désir, mais non. Un simple non. Je ne me laisserai pas bouffer, l'abrazo je le tiens ouvert, à juste distance, question de garder intacte ma place au monde, petit interstice dans ce grand bordel, mon corps, un emprunt qui débute nonchalamment sa descente, déjà ?  malgré moi, moi qui le regarde se faire grignoter par le temps, mais pas par l'Autre. Non. A l'inéluctable, j'appose mes choix. Je veux du moelleux et du répondant. Je veux une présence. Un vrai échange. Un accord. Une entente.   Mes choix. A ceux.  Tels celui-ci. Encore un. Dont je fuis le regard. Passe et repasse devant lui, sans jamais le regarder. Le menton fièrement relevé. Et si je veux une  légère moue de mépris. Et tel autre. Idem. Rien à sauver ici. Des corps à corps ennuyeux avec des êtres parfaitement mornes et sans relief. Je faisais l'effort. Pourquoi. je ne sais pas. On m'a dit. la vie en société. J'ai cru, on m'a dit que, il fallait, peut-être. Un sourire. Tu verras. Des injonctions. Les miennes : sociabilise. Va. Tout le monde. Ainsi toi. Et pourquoi pas être avec eux, comme eux, parmi eux ? Je  ne fais plus. Ils tiraient la gueule, sûrs de leur prérogative de mâle, eux qui invitent, s'ils daignent, quand ils veulent. Ils tiraient la gueule, ne faisaient même pas semblant d'être sympas ou intéressants, ne faisaient même pas semblant d'avoir quelque chose à offrir. Je leur tire la gueule. Contre. Avec en prime la satisfaction de snober ces tristes sires qui cherchent maintenant mon regard. Non. Je ne pourrai pas toujours dire non. Il arrivera un moment où. L'instant ultime. Je ne pourrai plus m'opposer, apposer ma volonté à celle, l'innommable, l'insondable.  Alors là, si je veux, pas d'abrazo, je n'ouvre pas mes bras aux tristes, les sans esprits qui me font bailler. Je leur souriais, contact, petite conversation, m'efforçais. Quelle erreur que de se perdre ainsi, pour rien, rien, rien. Une danse. Un  sourire pour une danse ? Et cet autre,  la bouche pleine. Me fait un signe. je me lève bien docile. Et puis rien. La bouche pleine, dégoutante, un cloaque. Le regard niais. Bedonnant, rempli de vent. Satisfait. Un abrazo avec ça ? Et je me suis levée pour ça ? Docile ? sur un coup de tête ? Mais quoi ? Je n'ai donc plus de discernement ? Tout à l'heure peut-être. Je me rassois. Le laisse, l'oublie sur l'instant, le raye de mon champ de vision. Une vague réminiscence que mes mots vont chercher. Comme ça. Pour dire. Dire ? Se laisser porter par les mots, ou les porter. Hypnotiques. Ne plus sortir de la ronde des mots qui protègent de l'indifférence, et de la normalité qui affadit, de l'évanescence des choses, de ce corps qui déjà, déjà, amorce son déclin, mais pas l'esprit, non pas l'esprit. Cercle magique. Mes mots, ma chair sonore, ma chair esprit. Contre eux. Ou Moi, l'inconsolable. Moi aussi ce soleil noir qui incendie. Une incantation. Pour toi seule. A ce stade, plus personne ne te lit déjà. Continue à déverser, tant pis, inverse et renverse,  éclabousse, asperge,  ta logorrhée, puissamment tienne. Seule. Et--. Le tango, une tentative de rompre le flot. De donner consistance à l'instant, autrement. De rentrer dans la danse. Les Autres. Avec eux.  Oui. Quand L'abrazo,  ouvert ou fermé, deux corps unis dans un bien danser, oui, c'est magique, plus de mots à débiter, plus de paroles à tronçonner, rançonner. Le fluide. Oui. c'est un cadeau. C'est bien. L'évidence d'un simple--. Bien.  L'autre,  ami, le temps d'une musique,  Lui que j'écoute. Attentive. Que j'entends.  Mais quand  dans l'abrazo, deux corps   bêtement séparés, inconciliables. L'étreinte inutile, où je prête  mon corps, l'évide de sa substance le temps d'une tenda.  Me tords et me contorsionne. Mais. Plus vraiment de temps à faire perdre à ce corps qui initie doucement sa chute. Mollement encore. Résistance. Non. Tant que je pourrai. Avant que de n'être plus que vieille peau, lambeaux de ce qui a été, avant que de voir ma chair se ratatiner et se flétrir sous les assauts du temps, se  pulvériser dans une fosse à os - une faille pour corps défaillant. Non. A ce  que je n'aime pas, pas assez, trop peu, pas du tout. Non, et non,  jusqu'à ce que mort s'ensuive. Jusqu'à ce que mort s'ensuive. 

 

Publié dans bribes électives

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Alain 06/06/2018 15:29

Merci, tout simplement merci pour ce texte magnifique!
Il exprime et résume à lui seul tout le mystère du désir.

gribouille 06/06/2018 17:55

Un doublon qui se distingue malgré tout. Sacré malin !

Alain 06/06/2018 15:27

Merci, tout simplement merci pour ce texte magnifique!
Il exprime et résume à lui seul tous les mystères de la miranda, du cabeceo et de l’abrazo réussi.

gribouille 06/06/2018 17:54

Un doublon qui se balade par là ! :) sacré farceur !

Claudine 06/06/2018 13:49

Venge nous ma Soeur....!

Nathalie 06/06/2018 12:36

J’aime. La fierté du non avant que de. La joie du oui quand.
Et j’ai tout lu parce que.

gribouille 06/06/2018 17:51

Un commentaire on ne peut plus juste. Avec le sens de la concision en prime. J'aime.

Alain 06/06/2018 10:59

Merci, tout simplement merci pour ce texte magnifique!
Il exprime et résume à lui seul tous les mystères de la miranda, du cabeceo et de l’abrazo réussi.